| Ai traîné mes guêtres dans Xiang’ er Hu Tong. Temps au beau fixe. Vent frais. Volutes de poussière. Gorge sèche, mains dans les poches, moites. Suis bien. Pense à tout, pense à rien. Les amis, les parents restés en France, la vie d’avant. Là-bas. La vie ici et maintenant. Bicyclettes tirant des brouettes chargées de tronc d’arbres scié en rondins, de déchets ménagers, rickshaw chargés de touristes bedonnant et suant à grosses gouttes à tel point qu’on croirait que ce sont eux qui pédalent…, mobylettes avec panier frontal chargé de fruits et légumes du marché, me doublent dans les ruelles. Zigzag. Esquive des guidons, des ballots. Mélodie de musique concrète à trois temps : jurons, crachat, klaxons. Des enfants turbulents jettent des boulettes en papier sur les passants et se carapatent en riant, des vieux assis attendent. Quoi ? Sais pas. Offre un regard, parfois un sourire. Les gens sont affairés, ils font du shopping, ils négocient, ils livrent des marchandises, des têtes de chiens en peluche rose, rigoureusement identiques, aboient silencieusement hors des sacs en plastique noir qui les amènent de l’atelier au magasin de jouets. Les femmes devisent, blaguent, se crêpent le chignon qu’elles ont fiché d’une baguette de bois, les hommes se lavent le torse avec un gant de toilette, se frictionnent avec un gant de crin, trempent leurs pieds dans une bassine, se font couper les cheveux sur une chaise à l’ombre d’un arbre planté au milieu du siheyuan. Me laisse porter par mes jambes de plus en plus en rythme avec les pavés, par mes bras entrainés comme des moulins par les rafales. Alchimie homme-ville. Pékin boit l’eau de mon corps, je mange sa poussière. Pékin avale mes yeux curieux par ses portes entre baillées, ses fenêtres minuscules reliées par des fils d’un bout à l’autre de la rue, auxquels pendent des qipao rouges brodés de fil d’or et des bleus de travail, des culotte élasthanne beige foncé et des bas noirs à pois jaunes, je dévore Pékin, sa Tour du Tambour et de la Cloche, ses foules folles, ses chats semi-sauvages perchés sur l’arrête des toits de tuiles, ses coiffeuses qui ne massent pas que le cuir chevelu dit-on, ses chauffeurs de taxi goguenards, en bras de chemise, clope au bec et glaviot en transit dans la trachée. Croise beaucoup de jeunes chinoises en minishort noir et en tongs, avec ou sans chaussette. Plaisir des yeux, quand la cuisse n’est pas trop filiforme et la démarche pas trop gauche. Il y a aussi beaucoup de femmes qui s’essaient aux chaussures à talons, elles marchent, à l’inverse des Japonaises, les pointes tournées vers l’extérieur, à 45°, pragmatiques pour assurer leur équilibre, on les croirait toutes droit sorties d’un western moderne ou plutôt d’un eastern. Il n’y a pourtant pas de monture à l’horizon. Quand elles sifflent, c’est pour héler un taxi par pour enfourcher Joly Jumper Peut-être vouent-elles en secret un culte à Lucky Luke et cachent-elles leur colt dans leur sac à mains en skaï ?
D’autres heureusement n’ont plus rien à apprendre de Naomi Campbell ni de Claudia Schiffer, port de tête altier, regard franc et dur, poitrine bombée, bassin cambré, elles roulent légèrement des fesses qu’elles ont fermes et menues et semblent aussi souples que des lianes. La trajectoire de leurs jambes dessine un X à la manière des mannequins sur les podiums dans les défilés de haute couture. Hélas elles ne sourient jamais, c’est dommage mais c’est souvent l’apanage des très jolies femmes de par le monde. Déjà tellement sous les feux de la rampe, qu’elles ne veulent pas ajouter d’huile au brasier des désirs masculins qui couvent sous la hampe. Ces beautés fatales méritent sûrement le détour, mais il y a fort à parier que les fréquenter s’apparente à un saut de haute voltige. Leurs yeux fendus en amande, leur peau qu’on devine douce à se damner, leurs muscles discrets mais capables d’efforts surhumains, leurs réactions imprévisibles et fulgurantes, leur instinct animal, leur parfait contrôle de chacun de leurs gestes empruntent aux chats maints traits de caractère et de physionomie. Elles doivent entraîner plus d’un matou amateur et fortuné dans leurs feulements, leurs cascades, dans le sillage de leur pelage où le contact ravissant de la soie le dispute à celui, déchirant, de griffes sanguinaires. Si elles chutent, elles vous entraînent avec elles mais retombent toujours sur leurs talons aiguilles, relèvent la tête, mettent de l’ordre dans leur chevelure de Jai, écrasent leurs larmes du pouce et glissent loin de vous, étendu sur le dos, brisé de cœur et d’os.
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